Francais,  Stories

Claire – sur les moments durs dans la vie d’une productrice de lait en France

In English // Auf Deutsch

Voici la première interview du projet WAF ! Vous trouverez ci-dessous un article court résumant l’interview, le podcast et la transcription complète de l’interview. Profitez-en !

Powered by RedCircle


L’article sur l’entretien
avec Claire!

Claire est une agricultrice de 45 ans, copropriétaire d’une ferme laitière et mère de trois garçons. Tous les propriétaires de la ferme, son mari et son beau-frère, le comptable et l’unique employé, sont des membres de la famille. À un moment donné, Claire s’est sentie étouffée par la présence constante des membres de sa famille et aurait souhaité séparer l’entreprise et la famille. Mais à Noël, il y a quelques années, lorsque le prix du lait était si bas qu’ils n’avaient plus d’argent, le système de soutien familial est intervenu et a permis à la famille de ne pas abandonner l’exploitation. En parlant à son banquier, elle a dit :

“J’ai 45 ans. J’aimerais bien vivre de mon métier. Pas toujours aller dire ‘mais attends, on n’y arrive pas’ “. Ah ben il me dit, “c’est marrant, votre mari m’a dit pareil”. Mais c’est quand même… Tu travailles dix, douze heures par jour et puis tu arrives pas encore à payer – c’est pas normal.

Une nouvelle loi a été adoptée, qui oblige les acheteurs de lait à déclarer à l’avance le prix auquel ils achèteront le lait, contrairement à ce qui se passait auparavant, où les agriculteurs produisaient et découvraient plus tard le prix auquel le lait allait être vendu.

Mais on est tellement liés, pieds et mains liés, que vous ne pouvez pas dire “ah ben tiens, aujourd’hui je vais produire mon lait pour telle coopérative et puis demain, je vais aller ailleurs”. On a un contrat, point barre. (…) Et puis, de toute manière, on vend sans demander le prix.

Il semble que la loi n’ait pas beaucoup changé la situation bloquée des productrices et producteurs de lait en France. Beaucoup luttent pour survivre. Et un agriculteur français par jour met fin à sa vie. Claire a beaucoup parlé de suicide et qu’elle entend parler au moins une fois par mois d’un suicide à proximité. Elle recommande le film “Au nom de la Terre” et le livre “Tu m’as laissée en vie” qui traitent tous deux du suicide chez les agriculteurs français. Quand il s’agit de ses garçons, cela lui fait peur. Elle accorde une grande importance à l’éducation et veut leur donner la possibilité de quitter la ferme s’ils le souhaitent. Son plus jeune fils est le plus agricole… mais le taux de suicide va-t-il baisser dans un avenir proche ? Elle s’attend à ce que de nouvelles lois, normes et réglementations affectent la ferme – qu’elles émanent de l’Union européenne ou du gouvernement français. Et comme elle le dit :

Il y a beaucoup de gros agriculteurs qui ont été députés européens mais céréaliers. Donc ils avaient le temps d’aller (au réunions du parlement européen), donc ils ont défendu leurs exploitations. Et je pense qu’en élevage on nous a un petit peu oubliés.

Par le passé, Claire et son mari ont été parfois condamnés à des amendes car ils n’avaient pas toujours les moyens de respecter les normes en vigueur. Lorsqu’ils ont reçu l’amende, ils étaient choqués :

Mon mari était allé rendre visite à la police. Ils ont ri (les policiers). Mais pour nous, l’image est comme si nous avions volé ou frappé quelqu’un.

Claire a dit qu’il y avait un paradoxe. D’un côté, tout le monde romantisait le monde agricole et lui disait comme il était beau. Et de l’autre on leur reproche d’être des pollueurs, on leur demande de rester dans des fermes familiales et d’être biologiques et de ne pas cultiver de grandes exploitations industrialisées. Et encore une fois, personne ne semble prêt à payer pour cela. Claire avait sérieusement réfléchi à se mettre au bio, mais elle a dû y renoncer, reconnaissant que pour sa ferme ce n’était pas faisable.

À un moment donné, Claire a voulu quitter le travail à la ferme et trouver un emploi “à l’extérieur”. Mais, faisant partie d’un groupe collectif d’agriculteurs, elle n’est pas légalement autorisée à travailler plus d’un certain nombre d’heures en dehors de la ferme. Elle est donc restée. En raison de l’activité politique de son mari, elle a été plus en contact avec le “monde extérieur” et a réalisé que tout n’y était pas rose non plus. Surtout pour les épouses des politiciens qui vont à Paris pendant plusieurs jours et les laissent seules à la maison.

Claire pense qu’à l’avenir les agricultrices auront davantage leur mot à dire, qu’on leur accordera plus de place et qu’elles seront prises plus au sérieux. Néanmoins, elle considère qu’avoir des enfants est une responsabilité qui reste celle des femmes. C’est pourquoi elle pense que ce sont plutôt les femmes plus âgées qui dirigeront les projets dans les fermes, car celles qui sont mères de jeunes enfants n’ont pas le temps de s’en préoccuper.

Je pense que nous abandonnons toutes nos carrières pour élever des enfants.

Pour diversifier la ferme et avoir son “propre projet”, Claire va construire dans sa ferme un atelier de fabrication de yaourt, qu’elle compte vendre directement dans la région. Son mari et son beau-frère ont d’abord été plutôt réservés face à son idée. Elle a pu les convaincre, grâce à un projet financé par le gouvernement et incitant à la culture de la pomme de terre, qu’une diversification de la production fonctionne et est bénéfique pour l’exploitation.

Aux yeux de Claire, les transformations et les innovations dans les exploitations agricoles sont souvent menées ou initiées par des femmes. Elle m’a en plus parlé d’un cours destiné explicitement aux agricultrices. Claire a expliqué que beaucoup de femmes parlaient d’elles-mêmes comme de “la femme de l’agriculteur” et non comme « moi l’agricultrice ». Elle a réalisé qu’elle s’était elle-même pareillement dépréciée aux côtés de son mari qui lui s’était récemment engagé dans la politique et était donc très connu. Dans le cadre de la formation organisée par la commission des agricultrices, ces femmes apprendront à se présenter en tant que chefs d’entreprise, en tant qu’agricultrices et non en tant que « femme de » mais « je suis ».


La transcription de
l’interview!

Naomi : Merci beaucoup que je puisse être ici et poser mes questions. Donc votre ferme est une ferme familiale?

Claire : Oui, donc on est en GAEC. C’est “Groupement Agricole d’ Exploitation en Commun” donc on est trois chefs d’exploitation. Il y a mon mari, mon beau-frère et moi-même. Je vais donner les âges: mon mari a 49 ans, j’en ai 45 et mon beau-frère en a 43. Donc on est tous du même âge. En premier c’était mon mari qui s’est installé par ici. Ce n’est pas une ferme qu’on a reprise de nos parents. C’est des tierces personnes. Mon mari a commencé autre part et mon beau-frère et moi, on a repris ici. Mon mari et moi on a racheté la maison ici il y a une vingtaine d’années. On a 250 hectares à 3, on a 110 vaches laitières et on fait un peu d’engraissement, c’est à dire qu’on engraisse tous les petits veaux mâles et on en achète un petit peu à côté. Et on a un petit élevage de vaches allaitantes, ça fait à peu près 450 tettes. Plus on a un salarié pour nous aider. 

Naomi : Depuis le début?

Claire : On l’a embauché il y a un an, c’est le beau-fils de mon beau-frère. Ça reste toujours en famille. Pour l’instant, c’est toujours ancré dans l’esprit familial. Ça peut avoir des avantages comme ça peut avoir des inconvénients. Moi un moment, je parle en temps que femme,  je me sentais étouffée par cette pression tout le temps d’avoir quelqu’un. J’aurais bien aimé dissocier exploitation et vie familiale. Il y a un moment donné. Ça peut être étouffant… trop de famille. J’ai le comptable qui est mon beau-frère. Tout est bouclé.

Naomi : Vous avez des enfants?

Claire : J’ai trois garçons.

Naomi : Ils travaillent avec vous?

Claire : Les deux premiers non. Ils n’aiment pas. C’est que le dernier, il a douze ans. Le premier, il a 19 ans, il est en fac de langues. Le deuxième, il a 15 ans et il est en seconde. Pour l’instant c’est pas du tout destiné au monde agricole. Au contraire on leur dit « faites ce que vous voulez ». On veut surtout pas les empêcher d’aller voir ailleurs. Le petit dernier, qui est fort agricole…  je vais voir la prof principale un jour pour savoir si tout allait et elle me dit qu’il veut aller en stage en Allemagne. L’image des fermes en Allemagne, c’est des grosses exploitations où on ne fait pas attention à la biodiversité. Bon ça…

Naomi : Donc au contraire, pour vous la biodiversité est importante?

Claire : Ouais, enfin, on est conventionnel, on n’est pas bio. On utilise les produits de traitement. On est dans un secteur ici où il y a plein de normes. On a plein de fossés, donc on a des petites parcelles, sur 250 hectares on peut avoir 250 parcelles. La plus grande des surfaces qu’on cultive ça doit être 2 hectares. C’est pas les gros îlots. On a plein de petits fossés à ciel ouvert. Donc ici, on ne peut pas faire la grande culture parce qu’on a tellement de charges à côté. Mais après, on fait attention, on est obligés de toute manière.

Naomi : Vos parents étaient agriculteurs?

Claire : On est tous fils et filles d’agriculteurs. On est à trois à avoir fait le bac agricole et le BTS. Les études sont importantes aussi dans tout ce qu’on fait. Mon beau-frère et leurs trois garçons, on les a forcés à aller faire le BTS. Les études, c’est important. On leur dit qu’il faut avoir une logique. Avant, on disait “si tu sais pas lire, si tu sais pas écrire, tu pourras aller au cul des vaches”. Aujourd’hui, ce n’est plus vrai. On vient d’acheter un semoir de blé, c’est du GPS. Il faut avoir une logique quand même. On sait jamais. Il y a quatre, cinq ans, on a failli… C’était une année très dure parce qu’ en lait, il y avait plus de prix. On s’est dit qu’un jour faudra peut être aller chercher du boulot à l’extérieur.

Naomi : Vous y avez pensé?

Claire : Ah moi oui. Moi oui.

Naomi : Et pourquoi avez-vous décidé de rester?

Claire : Parce que c’est pas facile, parce qu’on est chef d’entreprise et en GAEC on ne peut pas aller chercher du travail. On a une obligation de travailler sur l’exploitation et au niveau juridique, on a le droit à tant d’heures par an pour aller travailler à l’extérieur. On ne peut pas y aller à plein temps, mais franchement, j’y ai pensé. Quand on était au moment de Noël. Pas un salaire. On est à deux sur l’exploitation et on n’avait aucun salaire. Pourtant on ne prélève que 800 euros par mois. Ça a été dur. Bon, il y a les beaux-parents, il y a ma mère. Quand on était coincés, ils sont venus nous aider. Il y a un ancrage.

Naomi : Les terres ici, elles vous appartiennent?

Claire : Non, sur 250 hectares, une trentaine d’hectares. Mais plus on avance, plus il y a de gens qui veulent les vendre. On essaye d’acheter. Si vous voulez un prix, on est à 3000 euros l’hectare, donc c’est pas cher. C’est grâce à la configuration, parce qu’on a des petites parcelles, ça n’a jamais augmenté de trop. Si on va à la prochaine ville, on peut arriver à 15000.

Naomi : Et les terres de vos parents?

Claire : Moi, mon frère est sur l’exploitation. J’ai pas repris et de toute manière c’était pas le but, il y avait que 50 hectares. Moi je l’ai laissé s’installer sur l’exploitation.

Naomi : Ah oui, 50 hectares! Ici c’est beaucoup plus.

Claire : Enfin, bon, c’est pareil, il est en GAEC aussi, donc ensemble ils ont plus. De toute manière tout le monde est en train d’essayer de s’associer, même si ce n’est pas facile. C’est pour… bon, pour l’instant, on ne l’a jamais fait, mais mon frère le fait – ils ont quelqu’un un dimanche sur deux pour traire les vaches. Nous pour l’instant c’est pas encore… mais peut-être cet hiver. Je voudrais bien, parce qu’il y a un moment donné… J’aime bien mes vaches, j’aime bien les traire, mais le dimanche soir, c’est le pire.

Naomi : C’est deux fois par jour, c’est ça?

Claire : Oui. Après c’est un métier de passion. Même quand c’est dur. Les années-là sans salaire, je me suis toujours relevée pour aller les traire, mes vaches. Tant qu’on fait ça, c’est que ça va encore, la machine tourne. Même si moralement… Mais il y a une obligation de travail, de nourrir nos bêtes, les entretenir. C’est pour ça que la maison, c’est pas toujours… C’est pas le premier cri, c’est pas toujours tout ça, mais le principal, c’est que la ferme elle tourne. Après le reste… Pour moi, pour l’instant, c’est comme ça.

Naomi : Et l’arrivée de vos enfants…

Claire : Moi ça me fait peur. C’est un métier où des fois je me dis bon, ils iraient voir… Après, je ne dis pas que le métier des autres c’est plus facile, c’est pas vrai. Mais ça fait peur quand même. L’an dernier il y a eu un film en France qui est sorti, “Au Nom de la Terre”, où on a parlé beaucoup du suicide. Donc je vois mon dernier, ça l’a fort marqué parce qu’ en plus, on a eu quelqu’un, qu’on connaissait très bien, qui s’est suicidé à 30 ans, qui a laissé sa femme veuve à 24 ans. Ça, ça nous a marqués. Les problèmes de suicide, on en a. On entend une fois par mois quelqu’un… Ah ça c’est un fardeau.

Naomi : Et, que pensez-vous, pourrait faciliter la tâche des paysans et paysannes? Qu’est-ce qu’il manque pour que le travail soit plus facile?

Claire : Ce qui se passe c’est les prix, quoi… c’est qu’on n’est jamais assez payés. On est le premier maillon de la chaîne. Quand nous vendons notre lait, on ne sait jamais à quel prix on le vend. Il y a quelques années, ce qui se passait, c’est que je produisais mon lait pendant un mois et on était payés le 15 du mois suivant. On ne savait pas quel prix. Donc s’il baissait, vous le saviez pas s’il avait baissé. On peut jamais savoir. Donc là, avec la nouvelle loi, on les a obligés à nous donner le prix avant qu’on produise. Mais on est tellement liés, pieds et mains liés, que vous ne pouvez pas dire “ah ben tiens, aujourd’hui je vais produire mon lait pour telle coopérative et puis demain, je vais aller ailleurs”. On a un contrat, point barre. On a toujours l’impression qu’on est le dernier maillon de la chaîne. Et puis, de toute manière, on vend sans demander le prix. Alors là, ça fait quelques années où le prix du lait est bon, parce qu’il y a de moins en moins d’éleveurs. À un moment donné, on va plus avoir assez de lait. Pour moi, c’est ça. Après, ils nous font miroiter des choses. Enfin, pour l’instant, ça va quoi.

— Interruption de l’enregistrement + reprise après quelque temps —

Claire : Pour avoir des produits fermiers, il faut que ça soit sur l’exploitation.

Naomi : Et la vente directe..?

Claire : On va essayer par ici. Bon, j’ai des amis qui ont mis ça en route il y a quatre, cinq ans, ils sont débordés de boulot. C’est ça qui fait peur aussi. Ça demande beaucoup de travail.

Naomi : Votre mari et votre beau-frère, ils sont partants pour cette idée?

Claire : Oui. Je suis d’une famille où ma mère faisait beaucoup de vente de volailles à la ferme. Et mon mari et mon beau-frère pas du tout. Quand j’ai commencé à parler de ce projet-là, on m’a rigolé au nez et il y a quatre, cinq ans, on a commencé à faire de la pomme de terre primaire parce que c’était un projet de la Chambre d’Agriculture. Quand ils ont vu ce qu’on faisait comme produit à l’hectare avec 60 ares, on arrive à vivre correctement – là, ça a commencé à changer. Surtout mon mari. Mon beau-frère il est beaucoup plus.. il dit “Tant que tu m’embêtes pas avec tes clients, moi je m’en fous”. Mais il a été plus long à décider que mon mari. Mon mari était plus avenant avec les pommes de terre et tout ça. On a démarché beaucoup de supermarchés et de restaurateurs, donc il a vu qu’il y avait une demande. Mon beau-frère il est plus centré. Lui il va produire, il va aller, il va nous laisser faire.

Naomi : Et toutes les innovations c’est vous…

Claire : Oui et puis, l’atelier de transformation, on m’a laissée faire parce qu’à un moment il me fallait quelque chose. Qu’on me dise ” ben tiens, ça, c’est à toi”. Voilà, on va voir d’ici quelques temps si la banque veut  nous laisser…

Naomi : Et vous pensez, avec le prix du lait qui est monté les dernières années, que ça va marcher?

Claire : Il y a une demande – une demande phénoménale. Ici dans les alentours il y a un million de visiteurs par an. C’est pas négligeable non plus.

Naomi : Et vous avez dit que vous avez fait des formations pour faire de la transformation?

Claire : Oui, pour transformer. On est obligés de faire des formations pour transformer notre lait.

Naomi : Est-ce qu’il y a des transformations qui sont ciblées sur les femmes pour qu’il y ait plus de femmes qui s’installent en agriculture?

Claire : Au niveau du syndicat il y a une section féminine. Donc bientôt, là, on a une formation pour arriver à se présenter, parler de nous. Pas de monsieur ni… Où faut qu’on arrive à se présenter. Ça, c’est comme moi, on me dit toujours “ne dis jamais que t’es l’épouse de… dis ‘je suis’ “. C’est vrai que ça, c’est dur, surtout que mon mari il est dans la politique, donc je me rabaisse toujours par rapport à lui. Donc là, il y a des formations un peu pour tout ça.

Naomi : En général vous avez l’impression que les idées, comme par exemple pour des ateliers de transformation, c’est plutôt les femmes ou les hommes qui les ont ?

Claire : Les femmes. C’est dans la culture. Après, c’est beaucoup de femmes qui ont arrêté leur travail et puis elles veulent revenir sur l’exploitation pour avoir une valeur. Après, on a eu des hommes. Il y avait quelques jeunes qui arrivaient.

L’élevage, c’est beaucoup la femme qui s’en occupe. Il y a beaucoup de femmes qui font des chèvres. On va avoir beaucoup de femmes autour de l’élevage. Pour moi, c’est cette impression-là. De toute manière dans tout ce qui est BTS, production animale, ils y recrutent beaucoup de filles. Enfin, il y a beaucoup de secteurs où la femme, les femmes, comment dire? On attribue encore la cuisine à la femme alors que les chefs étoilés c’est beaucoup d’hommes. Après c’est pareil, une femme dans ce milieu-là… Quand il y a des enfants, quand il y a tout ça… Je me pose toujours la question des ministres femmes. Comment elles font pour élever les enfants? On côtoie des députés. Quand ils sont partis quatre jours sur Paris, je me dis “comment t’élèves tes enfants?”. Il y a tout ça qui rentre en jeu aussi. Je pense qu’on délaisse toutes nos carrières pour élever les enfants.

Naomi : Est-ce que votre travail sur la ferme a changé quand vous avez commencé à avoir des enfants?

Claire : Oui, bon, quand je me suis installée, j’avais déjà le premier. Puis après les trois. Je n’aurais jamais fait mon atelier de transformation quand j’avais mes enfants en bas âge. On n’aurait pas pu… J’ai l’image d’une de mes amies qui s’est mise en route en septembre 2016 et je l’ai revue au mois de mars 2017 et ça a pris une telle ampleur, ça a tellement été vite, qu’ils se sont laissés dépasser par la production de yaourt. Elle m’a dit – mais elle était en pleurs – “mais tu te rends pas compte, j’ai oublié que mon gamin partait en l’Angleterre la veille. J’ai même pas acheté de goûter, rien du tout.”. Il était obligé de se débrouiller par lui-même et on voyait que ça l’a attristée. Et puis, elle avait une petite gamine de quatre ans. Elle dit “Je n’ai même plus le temps de m’en occuper”. Et c’est vrai qu’on arrive pas à jauger ce temps de travail en supplément.

Naomi : Les enfants c’est beaucoup de travail…

Claire : Oui et le métier à la ferme ! Des fois, mes enfants me disent “vous commencez à nous gonfler. C’est toujours la ferme. On part jamais en vacances”. Alors on leur explique qu’on préfère rester à la maison et puis avoir quelque chose dans l’assiette. Bon là ils ont grandi mais quand ils étaient petits, puis d’un coup, on nous a dit “oui nous on part jamais en vacances”. Bon ils grandissent. Ils comprennent.

Naomi : Est-ce qu’il y avait d’autres évènements importants qui ont changé votre mode de travail ou le temps que vous avez dédié à certaines tâches?

Claire : Non. Après, le fait que mon mari soit parti en politique s’est réorganisé. Même si on ne part pas en vacances, on va plus au restaurant, on bouge un peu plus. On s’est ouverts plus sur le monde extérieur. Donc on s’est aperçus que ce n’était pas tout rose non plus. Il y avait des avantages comme il y avait des inconvénients. Comme on disait tout à l’heure: un député qui est parti trois ou quatre jours sur Paris, ça peut être bien vu de l’extérieur, mais je sais que sa femme, elle, a beaucoup souffert. En plus, cette année-là, lui il est parti et ses deux garçons partaient en études. Elle s’est retrouvée toute seule. Des fois, je me dis “ben mince, comment on fait quand il y n’a plus personne à la maison?” Après, on s’ouvre, on essaye de bouger un peu. C’est important. (La porte s’ouvre) Mon mari.

Mari : Bonjour !

Naomi : Bonjour, on s’est déjà croisés en voiture.

Sur les lois qui changent… Est-ce que la politique agricole européenne affecte beaucoup votre ferme?

Claire : C’est surtout le montant de la prime PAC.

Mari : La prime PAC avec malheureusement toutes les conditions qui vont avec.

Claire : On a les normes européennes et on a les normes françaises. On nous en rajoute toujours un peu plus. Ben c’est le glyphosate. C’est… Un coup j’ai été contrôlée sur le bien-être animal. J’ai des petites niches, c’est comme des petits igloos dans lesquels on met les veaux dedans. Donc, la contrôleur arrive devant mes niches… et je dis “oh je vais avoir une amende parce que je dois avoir une petite courette devant cette niche-là, mais vu les prix moi je ne l’ai pas fait”. Ah mais elle a même dit  “je ne suis pas là pour ce contrôle-là. Par contre, demain, si je viens pour le contrôle conditionnalité, vous n’êtes pas bonne » Mais elle dit: “aujourd’hui, c’est bon tout ça.” Mais on est arrivés dans un monde… Il y a une année, on avait notre contrôle pulvérisateur, qui n’était pas fait. On a eu une amende. Mon mari était allé rendre visite aux gendarmes. Enfin, eux, ils rigolent. Mais pour nous, l’image, c’est comme si on avait volé ou tapé quelqu’un.

Mari : Au final on a eu 3.000 euros de pénalité par rapport à un pulvérisateur qui avait pas était contrôlé et il a était contrôlé et il était conforme aux normes.

Claire : Il faut toujours qu’on se justifie. Quand on a le L214 qui dit “ah oui mais attendez, vous avez beaucoup de vaches donc vous élevez pas bien vos vaches”. C’est pas vrai. Enfin, nous, on voit pas comme ça. On amène une vache à l’abattoir. Ce n’est pas par gaieté de cœur. C’est parce que c’est comme ça. Et je n’irai jamais voir une vache se faire abattre à l’abattoir. Ça je ne peux pas voir. Je pense qu’on est tous comme ça. On a été éduqués pour élever, mais une fois que les bêtes sont montées dans le camion, c’est tout, c’est terminé. Il faut qu’on vive de toute manière et il y a une machine qui fait… Alors quand on commence à nous chatouiller sur notre métier parce qu’on ne fait pas bien ou… Quand on fait des produits de traitement, c’est parce qu’il y a besoin, quoi, mais après on fait pas… Je veux expliquer avec des mots simples qu’on… On essaye de parler de notre métier comme quelque chose qui n’est pas une charge. Tu vois bien une bête qui est pas bien élevée, elle ne donnera pas ce qu’il faut.

Naomi : Vous vous attendez à ce que ça s’améliore ou que ça empire?

Claire : On va avoir de plus en plus de normes, je pense. Comme dans tout, dans toute entreprise, ça va être ca. Après, il faudra qu’on apprenne à communiquer notre métier, à parler, pas qu’on se laisse démonter par des associations comme L214. Parce qu’il y a un paradoxe, c’est que quand on nous dit qu’on est des agriculteurs, on nous dit “oui, c’est un beau métier, patati, patata quoi”. Mais derrière, des fois, on nous dit “ah oui, mais vous polluez!”.

Parlant de mon fils, quand on est allés voir sa prof principale, mon fils lui a dit “Je veux aller en Allemagne pour aller voir les grosses fermes” et tout de suite elle a monté, elle a dit “oui, mais non, mais il faut rester dans les fermes familiales, les fermes bio”. Je dis “mais attendez, madame, il y a des grosses fermes qui font leur travail correctement”. Elle a vu que je n’étais pas d’accord avec… on a coupé au court parce que c’était pas le sujet. Mais je dis mince, on se bagarre tous les jours pour avoir un produit de qualité. On ne veut pas vendre de la merde non plus, puis de toute manière il y a les normes qui font qu’on ne vend pas un litre de lait avec des antibiotiques et puis tout ça. Nous on avait regardé il y a deux, trois ans, pour faire du bio. On s’est aperçus que ce n’était pas possible. Déjà nous dans notre réflexion parce que… Mon mari n’est pas trop pour les produits de traitement. C’est le premier… S’il y a un champ sale, c’est peut-être à nous. Mais l’image n’est pas bonne parce qu’il y a un voisin qui dit “ah tu vois, il a pas encore fait son boulot”. Après, nous, c’est une histoire de rentabilité aussi, on regarde les marges et puis, il y a des moments où on préfère rien faire autour. L’image, des fois, on sait plus si on fait bien ou mal. Après, les gens qui font du bio, je les admire parce qu’il y a un boulot monstre autour et on n’arrivera pas à nourrir tout le monde avec du bio. Et les primes PAC, ce que les gens oublient de dire aussi, c’est que la prime PAC, elle été faite pour que le consommateur ne paye pas plus cher les aliments au bout. Après, ce qui s’est passé aussi, c’est que l’éleveur n’a pas le temps d’aller aux réunions et tout ça. Et il y a beaucoup de gros agriculteurs qui ont été députés européens mais céréaliers. Donc ils avaient le temps d’aller, donc ils ont défendu leurs exploitations. Et je pense qu’en élevage on nous a un petit peu oubliés. Le problème, c’est les problèmes financiers. Pour moi c’est ça le pire. Ce que je disais à mon banquier l’autre jour: “j’ai 45 ans. J’aimerais bien vivre de mon métier. Pas toujours aller dire ‘mais attends, on n’y arrive pas’ “. Ah ben il me dit, “c’est marrant, votre mari m’a dit pareil”. Mais c’est quand même… Tu travailles dix, douze heures par jour et puis tu arrives pas encore à payer – c’est pas normal.

À sept heures je suis aux vaches, jusqu’à 9 heures. C’est la traite. Je donne à boire aux veaux. Après je rentre là, mais j’ai toujours les papiers. Y a toujours la paperasse à faire. Et après, il faut aller courir après les vaches et tout ça. Mais oui, c’est toujours comme ça. Mais la paperasse, c’est énorme. Sur une heure par jour j’y suis.

Naomi : Et c’est vous qui gérez ça?

Claire : Oui, banque, tout ça, c’est moi. Il y a eu même, à des points, où quand le compte est vrillé, je ne leur disais même plus, parce que t’accumules tout et puis, il n’y a plus rien qui ressort et puis, un jour t’as le corps qui sent que ça va plus trop. Là il faut que ça sorte parce que… on essaye de les protéger, puis tout compte fait… C’est l’administratif et puis après il y a beaucoup la traite.

Naomi : Pour le futur, que pensez-vous des femmes agricultrices?

Claire : Il va y en avoir de plus en plus. On va nous laisser un peu plus notre place. On va nous écouter peut-être un peu plus. C’est parce que c’est dans l’air du temps. Nous laisser un peu plus notre place, mais peut-être en responsabilités… ça sera toujours l’histoire des enfants. Pour moi, il y a ce truc-là quoi – au niveau responsabilité, ça ne sera pas toujours des jeunes. Je pense pas. Je pense qu’il y aura le retour à la ferme. Il y a des jeunes qui sont motivés que ce soit en bio ou maraîchage. Il y a beaucoup de monde qui revient à la terre. Pas toujours facile. C’est pas toujours le meilleur boulot. Enfin on idéalise aussi le monde agricole. Tout est beau. C’est pas toujours ça. Camille, elle en parle, quand elle est arrivée là, elle n’était pas du tout du milieu. Pour moi, j’ai vécu dedans, donc c’est pas pareil. Après, ceux qui viennent de l’extérieur, des fois, c’est bien. Elles ont un autre regard. On avait une jeune qui était salariée agricole. Une petite Parisienne, justement, elle nous en a montré sur l’élevage de ses bêtes, c’était fait.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *